26 nov. 2011

À l'ancienne

Dernièrement, je me suis mise à écrire à la main. Oui, avec un stylo, pas à l'ordinateur. Depuis ce jour-là (il y a environ une semaine), j'ai presque uniquement écris sur papier. Je ne sais pas si c'est juste moi, mais j'ai remarqué, en relisan, que la qualité de mon texte était supérieure à tous ceux qui ont été écris "virtuellement".
Ça a fait naître en moi une sorte de fantasme d'écrivain. J'ai envie de fermer toutes les lumières de la maison, d'allumer une ou deux chandelles, de prendre une plume, un encrier, un bout de parchemin, et d'écrire.
À l'ancienne.

19 nov. 2011

Dis-moi lune d'argent

Je tenais simplement à vous partager une merveilleuse découverte musicale (Dis-moi lune d'Argent, du groupe espagnol Mecano). Je vous transcris les paroles.

Idiot qui ne comprend pas
La légende qui comme ça
Dis qu'une gitane
Implora la lune
Jusqu'au lever du jour
Pleurant elle demandait
Un gitan qui voudrait
L'épouser par amour

Tu auras ton homme, femme brune,
Du ciel répondit la pleine lune,
Mais il faut me donner
Ton enfant le premier
Dès qu'il te sera né
Celle qui pour un homme
Son enfant immole,
Bien peu l'aurait aimé.

Lune tu veux être mère
Tu ne trouves pas l'amour
Qui exauce ta prière
Dis moi lune d'argent
Toi qui n'as pas de bras
Comment bercer l'enfant
Hijo de la luna.

D'un gitan cannelle
Naquit l'enfant
Tout comme l'hermine,
Il était blanc,
Ses prunelles grises
Pas couleur olive
Fils albinos de lune
Maudit sois tu, bâtard!
T'es le fils d'un gadjo
T'es le fils d'un blafard.

Le gitan se croyant déshonoré
Couteau en main sa femme alla trouver,
L'enfant n'est pas de moi,
Tu m'as trompé, je vois!
A mort il la blessa
Et l'enfant dans ses bras
La colline il monta,
Là haut l'abandonna...

Et les soirs où l'enfant joue et sourit,
De joie aussi la lune s'arrondit
Et lorsque l'enfant pleure
Elle décroît pour lui faire
Un berceau de lumière
Et lorsque l'enfant pleure
Elle décroît pour lui faire
Un berceau de lumière



16 nov. 2011

Question du jour

Parfois, je me pose des questions. Comme tout le monde. Étrangement, les questions difficiles à répondre me viennent toujours en tête la nuit, peu avant que je m'endorme. Malheureusement, j'ai un peu trop réfléchi et j'ai cédé au sommeil plus tard que d'habitude. Que voulez-vous, que je commence à penser sérieusement à quelque chose, je ne me plus m'arrêter.
Voici la bête :
Peut-on aimer sans scrupules ?

Je n'ai toujours pas de réponse.

6 nov. 2011

Un train, des rails, la folie

Récemment, j'ai commencé à écrire une sorte de longue nouvelle, basée sur un rêve que j'ai fait il y a très, très longtemps. Quand j'avais à peu près 10 ans, figurez-vous.
L'histoire (Un train, des rails, la folie) tourne autour de la folie, thème qui me fascine et que j'adore manier dans mon écriture. J'ai pensé poster les quelques premiers chapitres, pour voir ce que vous en pensez.
Le premier fera un post plutôt long, mais ça se lit plutôt vite. C'est du moins l'impression que j'ai eu en le relisant !

À rien n’y comprendre
     
1.
Vous la connaissez ?
La folie. Moi je la connais. Elle est collée à mon âme, siamoise, tel un appendice. Je suis bien comme ça. Nous sommes de grandes amies, même si parfois sa présence m’horripile. Elle est bien gentille, mais il lui arrive de n’en faire qu’à sa tête, sans même demander mon accord. Peut-être sait-elle que je suis peu permissive, et qu’elle préfère jouer la rebelle plutôt que l’obéissante écolière. Oui, ça doit être ça. Quand ça arrive, je croise les bras, la moue boudeuse. Je me ferme du monde, j’attends. Un homme à la jambe de bois fume un cigare en fixant l’horloge grand-mère. C’est toujours comme ça, lorsque je dois attendre. J’imagine que d’autres personnes qui ont la folie pour amie se voient plutôt dans une salle d’attente chez le médecin, ou encore loin derrière la file indienne. Moi, c’est l’homme au cigare que je vois. Je le connais bien, lui aussi. Il ne fait pas grand-chose, sauf fumer. Il est patient. Enfin, je pense, puisqu’il reste là devant l’horloge, sans jamais esquisser le moindre geste. Il a l’air serein. J’aimerais parfois être comme lui. Je l’envie.
Quand la folie se calme, je me calme aussi, car de toute façon je n’ai pas le choix, je deviens si faible. Je vous l’ai dit : c’est ma siamoise. Elle aspire toute mon énergie et la garde égoïstement pour elle. Si c’était une vraie enfant avec un corps, ses parents la puniraient, c’est certain. Elle se ferait donner la fessée et elle irait dans sa chambre, elle serait privée de dessert. Sauf qu’elle ne resterait pas sagement assise sur son lit, les bras croisés, à attendre que la punition soit levée. Elle partirait en catimini par la fenêtre et elle s’évaderait dans les bois, juste pour donner la frousse à ses parents. Quand elle entendrait les sirènes de police et que les pleurs de sa mère iraient jusqu’à ses oreilles, elle reviendrait, un grand sourire éclairant son visage espiègle. Elle dirait « poisson d’avril », même si la date ne serait pas le 1er avril. Je pense qu’elle n’est pas seulement moqueuse, je pense qu’elle est vicieuse. Une couleuvre ou une vipère. Un serpent. Quelque chose de détestable, de furtif et de fondamentalement mesquin.
Je la connais comme le fond de ma poche, la folie. De temps en temps, je lui parle, et je peux anticiper sa réponse. Elle est presque toujours narquoise. Ce n’est pas une amie très sérieuse. Elle ne me prend ni ne se prend au sérieux. Elle est encore plus gamine que moi. Pourtant je l’aime bien. Sans elle, je ne serais plus rien. Je perdrais tout. Mes organes vitaux seraient en deux, mon cerveau aussi, mes jambes, mes doigts, mes orteils, mes bras, mon nombril. Tout. Je serais une demi-personne. Un demi-cadavre. Elle, elle vivrait toujours. Elle vit dans un tas de personnes. Elle se réincarne partout, en tout temps. Autant dans des humains que des animaux ou des poissons. Les arbres sont vivants, alors peut-être qu’ils peuvent avoir une amie folie, eux aussi. Peut-être que c’est pour ça que mon amie se sent si invincible. Elle sait qu’elle ne mourra jamais. C’est une immortelle. Elle a tout vu, elle verra tout. Elle peut tout se permettre. Rien ne l’atteint. C’est elle qui nous atteint. Elle connait ses forces autant que ses faiblesses, elle connait mes forces autant que mes faiblesses. Elle profite des deux. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que moi aussi je lui vole certaines choses. Je tire son énergie à petite dose, sans qu’elle ne s’en rende compte.
Je me demande toujours si c’est elle qui est une extension de moi, ou si c’est moi qui suis une extension d’elle. Ça varie sans doute de jour en jour. Ou bien nous nous complétons, tout simplement. Par contre, je suis ne suis pas certaine de cette hypothèse. Il y a toujours l’une de nous deux qui règne sur l’autre. Personne n’est égal. Surtout pas quand il s’agit de la folie. Elle nous affaiblit ou nous renforce. C’est notre amie ou notre ennemie. Des fois, les deux en même temps. C’est mon cas, et c’est le cas de millions d’autres personnes.
Elle me punit régulièrement, pour toutes sortes de raison. Elle me punit lorsque je suis trop heureuse, lorsque je pleure, lorsque j’ai fait une bêtise, où lorsque j’ai eu le culot de m’endormir avant elle. Elle me châtie en insérant dans ma tête et dans mon corps des hallucinations. Ce ne sont pas que des images ou des sensations, c’est la réalité. Les hallucinations font partie de ma vie, de mes nuits et de mes journées. Elles ont une odeur, une texture, une voix, une apparence. Elles sont en trois dimensions. Tout autour de moi. Mon monde. À partir du moment où elles existent dans ma tête, elles sont réelles. C’est ainsi que je vois les choses. Pourquoi serait-ce irréel ? Qui a décidé que ce qui était seulement vu ou entendu par une seule personne était imaginaire ? Pourquoi chaque personne n’aurait-elle pas sa propre réalité ? C’est pour cette raison que je dis que mes hallucinations arrivent vraiment. Elles influent sur qui je suis, sur mes pensées et mes actions. Elles restent dans ma mémoire, leurs effluves adhèrent dans mes narines, leur température scelle sur ma peau la sueur ou les frissons, les images remplacent le noir de mes pupilles. C’est réel. Vous ne pouvez pas me dire que ce n’est pas réel. Vous ne pouvez pas. L’irréel est un mensonge. Les mensonges sont des faux-semblants. Tout est hypocrisie, même la vérité. La folie profite de mes croyances pour me faire tomber dans des hallucinations affreuses et pénibles. Ça la fait énormément rire, surtout quand je me mets à pleurer. Elle rit encore plus, elle se tient les côtes, ses yeux coulent, se bouche grande ouverte me vole toute l’oxygène. 
Une fois, à cause de l’un de ces caprices sauvages, j’ai faillis mourir. Elle avait lancé un monstre à ma poursuite. La gueule du monstre était énorme et béante, sa salive brûlante comme la lave dégoulinait sur son sillage, des centaines de crocs affûtés perçaient ses gencives noirâtres. Sa peau rugueuse était couverte de pustules toxiques, aussi toxiques que son haleine. Ses trente pattes velues, sa queue massue et ses deux cornes fissurées étaient des armes mortelles. Je courais dans la jungle, le plus vite que mes jambes me le permettaient. À mesure que j’avançais, l’engourdissement me gagnait, je ne sentais plus mes pieds. Les plantes exotiques m’agrippaient les chevilles, les arbres au tronc immense se mettaient en travers de mon chemin, la canopée s’écartait pour laisser tomber la pluie sur ma tête. Le monstre m’avait rattrapée. Une trappe s’était ouverte sous mes pieds, j’avais atterri dans un gouffre effroyablement profond. C’était ce gouffre qui m’avait sauvée, car une fois au fond, j’étais revenue dans ma chambre, où j’étais occupée à lire les fissures du plafond.
J’imagine que la folie avait estimé que j’avais eu ma leçon, car elle ne m’avait plus effrayée pendant trois semaines. Mais, évidemment, maintenant, tout a recommencé. Je lui en veux, mais je pense que je suis dépendante de ses punitions. Elles me font vivre.
Mon amie est gentille avec moi seulement le jour de mon anniversaire. Ou lorsque je lui dis quelque chose qui la rend « folle » de joie. Alors, par un élan de bonté, elle déverse sur moi un océan de chances et d’éclats de rire. Ce sont ces moments qui me permettent de la pardonner de m’utiliser comme un vulgaire jouet. Elle est ainsi, je n’y peux rien. C’est sa personnalité. Sans cela, elle ne s’appellerait pas Folie. Aujourd’hui, elle se comporte d’une drôle de façon. Elle paraît fébrile, elle sautille, se tord les doigts, se gruge les ongles, se mordille les lèvres. Elle tremble de nervosité. Elle tremble d’impatience. Je me demande bien pourquoi.

31 oct. 2011

Que le sang soit plus rouge

BloodRed Moon wallpaper from Other wallpapers

J’aurais aimé que la prairie soit plus verte, que le ciel soit plus bleu, que la neige soit plus blanche, que la nuit soit plus noire et que le sang soit plus rouge. J’aurais aimé que la peur soit moins effrayante, que la tristesse soit moins accablante, que la douleur soit moins cruelle et que le bonheur soit moins enivrant. J’aurais aimé que les sourires soient plus sincères, que les pleurs soient plus profonds, que les cris soient plus tranchants et que la colère soit plus destructrice. J’aurais aimé que les carrés soient plus ronds, que les flèches soient moins pointues, que les courbes soient moins douces. J’aurais aimé que ton souffle soit plus pur, que ton cœur soit moins dur, que ton âme soit plus légère. J’aurais aimé que les diamants soient moins précieux, que le rubis soit plus profond, que l'émeraude soit plus verte. J’aurais aimé que le vert soit plus prairie, que le bleu soit plus ciel, que le blanc soit plus neige, que le noir soit plus nuit et que le rouge soit plus sang.
Pourquoi suis-je toujours si insatisfaite ?

26 oct. 2011

Dissemblances

Il pleure. Affligé. Un vrai dépressif. Son visage se modifie, ses traits se détruisent. La pluie. Des larmes comme des lames.
Il rit. Hilare. Un vrai enfant. Son rire éclate, résonne. Échos dans une grotte. Échos dans le ciel. Le bonheur qui se réverbère.
Il est. Imposant. Un vrai témoin. Les sens qui inspectent. Des gardiens. Toucher, sentir. Respirer. Une tache dans une foule.
Il n’est pas là. Absent. Un vrai voyageur. Son âme est une silhouette qui danse, écartant doucement les fils éthérés. Fermer les yeux. Sommeil éveillé.
Il est immobile. Figé. Une vraie statue. Ses muscles se tendent, son corps bouillonne. Pourtant il s’abstient. Lutter. Se battre contre le désir.
Il court. Libre. Un vrai fugitif. Son cœur hurle. Félicité. Encore plus. Ses jambes le propulsent. Il s’en va loin, il file. Toujours plus loin.
Il est gentil. Adorable. Un vrai ange. Une lumière en guise de manteau. Des mains qui s’ouvrent. Des offrandes.
Il est méchant. Hideux. Un vrai démon. Une plaie comme une ombre. Du sang comme passé, une fosse comme futur. Un cimetière.
Il rêve. Ailleurs. Un vrai dormeur. Les images folles se bousculent. Les espoirs éphémères se fardent de rose. La perfection.
Il cauchemarde. Sous-terre. Un vrai tourmenté. Les épées qui s’entrechoquent. Le ventre qui s’ouvre. Une apocalypse menteuse.
Il donne la vie. Généreux. Un vrai père. Ses bras comme un berceau. Des doigts minuscules. Une ivresse qui dure.
Il tue. Monstre. Un vrai cannibale. Ses bras comme une arme. Des mains qui étranglent. Il a soif, il a faim. Une vengeance qui grise.
Il pense. Intelligent. Un vrai philosophe. Des petits points sur un écran. Les idées arrivent et repartent. Quelque chose d’invisible. Secrets.
Il ne pense pas. Inerte. Un vrai paresseux. Un esprit asséché. Désert ou abysses. Des insectes qui grugent les sens.
Il touche. Charnel. Un vrai pervers. Effleurements. Viol. La culpabilité qui grandit. Le remord. L’alerte d’une faute.
Il ne touche pas. Respectueux. Un vrai gentilhomme. Courtoisie. Un peur qui se déguise. Manque. Toujours réprimer.
Il grimpe. Glorieux. Un vrai vainqueur. Le triomphe près du soleil. Un drapeau. Le symbole du conquérant. Peut-être courageux. Ou téméraire.
Il descend. Craintif. Un vrai lâche. L’audace trop timide. Rougissements. Le public qui pouffe. L’échelle qui s’enfonce.
Il aime. Tendre. Un vrai humain. Baisers sensibles. Contact fragile, trop de douceur. Il tient une poupée. Morceaux de porcelaine.
Il n’aime pas. Cruel. Un vrai animal. Faiblesse ou solitude. Le vide ou la haine. L’absence est profonde comme un gouffre.
Il est entouré. Sociable. Un vrai ami. Les cadeaux s’échangent. La fête frissonne. Agréables moments. Un partage. Ou un vol.
Il est seul. Marginal. Un vrai ermite. Un miroir comme compagnie. Solitude. Prison. Les barreaux sont robustes. Tromper les vigiles.
Il s’amuse. Frivole. Un vrai fêtard. Des couleurs. Des lumières. Les plaisirs, l’allégresse, les délices. Les lèvres sont des sourires.
Il s’ennuie. Las. Un vrai blasé. D’une personne ou du bonheur. Le temps est une vie. Mort tardive. Trouver la patience. Attendre.
Il envie. Jaloux. Un vrai pécheur. Falsifications. Duperies. Laideur honteuse derrière le faste. Haine de soi. La soie est exquise.
Il dédaigne. Confiant. Un vrai bourgeois. Torse bombé comme assurance. Lèvres pincées comme vanité. Ganté d’arrogance.
Il règne. Fier. Un vrai souverain. Le roi sur son trône. Le fouet dans la main. Éclat de diamant. Caprices et extravagances.
Il sert. Soumis. Un vrai esclave. Des loques comme peau. La dignité dans un trou. Des marques qui suintent. Le sang des veines.
Il vit. Palpitant. Un vrai homme. Son souffle qui flotte. Suspendu. Renouvelable. Un cœur qui se bat, des papillons qui gigotent.
Il meurt. Agonisant. Un vrai vieillard. Tout se crispe. Une odeur de pourriture qui s’en vient. Un ombre descendant les marches. Une porte.
Il est un homme.
Il existe
Il ne peut pas ne pas exister.
Là est la fin des dissemblances.


15 octobre 2011 - 16 octobre 2011

23 oct. 2011

Fourmillements

Des fourmis.

Des centaines et des centaines de fourmis.
Elles grouillent, leurs minuscules pattes remuent et ça m’irrite. J’ai envie de les piétiner puis ensuite d’essuyer la semelle de mes chaussures sur la moquette, mais ça aurait été malpropre. Elles ne sont pas normales. Elles sont à moitié transparentes, certaines clignotent et d’autres s’assombrissent comme si elles se cachent dans une flaque d’ombre. Je les trouve grossièrement mesquines, et impolies. Leur intrusion m’importune. Je ne peux pas m’empêcher de les fixer ostensiblement, en espérant qu’ainsi le regard de mon interlocuteur s’y porte et les fasse disparaître, mais non, ledit interlocuteur se contente de me dévisager, moi. Mon attention est à ce point concentrée sur les fourmis que je me demande qui est cet homme, assis devant moi, dans ma cuisine.
Suis-je vraiment dans ma cuisine ? Non, bien sûr que non. C’est la sienne. Tout y est si délabré, si sale, que jamais je ne pourrais y vivre. Ce n’est pas un milieu sain. Alors pourquoi les fourmis m’ont-elles suivie ? Je me demande si l’homme s’indignera de leur effronterie. Peut-être penserait-il que c’est moi qui les ai apportées ici. S’il m’accuse d’une telle chose, je pars sur-le-champ, sans même lui fournir une explication. Premièrement parce qu’il n’y en a pas, et deuxièmement parce que je m’efforce sans cesse de les repousser le plus loin possible. Je m’offusquerais, mais je ne dirais pas un mot.
L’homme continue de me dévisager, sans grands yeux de poisson restent immobiles sur ma personne. Je me sens mal à l’aise, son jugement dépose une couche de moiteur sur ma peau. J’ai envie de m’asperger d’eau et de décoller cette sueur tiède et crasseuse. Ma peau me démange. Et les fourmis grouillent toujours, leurs pattes bougent frénétiquement. Pourquoi ne sont-elles pas plus loin ? À ce rythme, elles devraient déjà avoir trouvé un trou par où s’enfuir, et être rendues à l’extérieur, dans la nature restreinte de la cour. Pourtant elles sont encore là, elles avancent mais elles demeurent au même point. Pour me narguer. Impuissante face à ces centaines de petits points noirs, impuissante face à cet homme aux yeux globuleux, je me crispe sur ma chaise, je me fige en bloc, attendant que le malaise passe. Que les fourmis s’en aillent. Des clous maintiennent mon dos contre le dossier, une masse incroyablement lourde compresse mes fesses sur la chaise. Je suis clouée. Mon Dieu, je suis clouée. Et soudainement, les fourmis bougent vraiment, elles s’approchent. J’ignore pourquoi, mais j’ai l’impression qu’elles rampent, comme des serpents. Elles sinuent sur le plancher, dans la poussière poisseuse qui recouvre le sol, et elles escaladent mes pieds, grimpent sur mes jambes. L’ascension de mes genoux débute. Je suis paralysée. L’homme se lève, détache sa braguette. Il urine. Sur moi. Le liquide chaud coule sur mon visage. Les fourmis s’en délectent, elles engraissent au point de devenir obèses. Leur brusque lourdeur tire sur mes membres, pourtant je reste là. Stigmatisée. Je suis une statue. Une statue maculée d’urine, de sueur, des pattes qui me chatouillent et me rendent hystérique. L’urine est inodore. Un instant. Il n’y a pas d’urine. Je suis sèche. Non, c’est impossible. Je la sens, sur ma peau, qui sèche et qui refroidit. Elle forme une pellicule semi-transparente, tel un infect bas de nylon. Je regarde l’homme, et je constate qu’il est assis. Une tache mouillée souille son pantalon. Je me force à regarder à ses pieds, et j’y vois une flaque jaune qui s’élargit. Sur qui a-t-il uriné ? Sur lui ou sur moi ?
Pendant ce temps les fourmis grimpent toujours sur mon corps. Elles s’infiltrent sous mes vêtements, perverses, elles me chatouillent et mes violent. Elles contournent ma poitrine, d’autres s’écrasent sous mes seins. Elles restent là, elles se décomposent, elles fondent. Les autres montent, montent toujours plus haut. Mon cou, mon menton. Mes lèvres. Je serre les lèvres, je serre les dents, je tente même de serrer mes narines. Mes paupières s’abaissent. Hermétique. Je dois être le plus hermétique possible. Des pattes frôlent la peau sensible de mes lèvres. Je sens une décharge dans mon corps, qui me secoue férocement. Un choc électrique. Un spasme, une contraction. Quelque chose qui est le contraire de l’immobilité. Puis je rouvre brusquement les yeux, et je respire. Mon Dieu, où est l’air ? Où sont les fourmis ? Seigneur, béni sois-tu ! Elles sont parties.
Le liquide sur ma peau n’est pas de l’urine, mais bien de la sueur. Il y en a tant qu’elle dégoutte, elle coule sur mon front, dans mon cou, sur mon échine, entre mes orteils, dans le pli de mes genoux. Il y a bien une odeur désagréable, mais c’est la pointe de pizza putréfiée, laissée là sur le comptoir. L’homme aux yeux de poisson me fixe intensément. Chaque personne est différente, alors impossible de déterminer s’il est curieux, dégoûté, ou effrayé. Ses yeux sont trop inhumains pour que je puisse distinguer leur expression. Je me sens faible, vidée. Sale. Et je suis soulagée, de la même façon qu’un malade qui se sent soudainement bien, et qui peut enfin se reposer. Je rougis, honteuse. Une chaleur cuisante gagne mes joues. Les pompiers. Il faut appeler les pompiers. Pourtant je me contente de me redresser, de tourner le dos le plus vite possible à cet homme, et de courir vers la sortie. Personne ne me suit. Pas même une seule minable fourmi à la con.
J’inhale des goulées d’air, rescapée de la noyade. Les passants me regardent, certains me croient folle, d’autres simplement paniquée. Ils ont tous raison. L’air frais me fait du bien. Il me vivifie. Il me purifie des fourmis, de leurs pattes baladeuses, de l’urine, de la sueur, du viol. Il me purifie de mon propre cerveau. Il chasse l’hallucination, loin, il l’éloigne en même temps que la poussière et la pollution.
Mais les fourmis sont des boomerangs. Elles reviendront bientôt à la charge. Pour l’instant, je vais aller me reposer. M’étendre dans un lit, fermer les yeux, et dormir profondément. Je rêverai. Et je sais déjà à quoi.
Devinez.
Les fourmis.